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L'orientalisme littéraire

L'exotisme est un phénomène que l'on rencontre dans l'histoire des civilisations et qui peut se manifester dans toutes les expressions culturelles : arts plastiques, arts décoratifs, musique, philosophie, mode, art culinaire, etc. Ce thème se concentre sur l'exotisme oriental, ou l'orientalisme. La CASDEN vous propose autour de ce thème, une sélection d’ouvrages de la littérature téléchargeables gratuitement, assortis de leur fiche de lecture.

L’exotisme (Voir le Clin d’œil N°1) est un phénomène que l’on rencontre dans l’histoire des civilisations et qui peut se manifester dans toutes les expressions culturelles : arts plastiques (peinture, dessin, etc.), arts décoratifs, musique, philosophie, mode, art culinaire, etc. Il est une attitude culturelle montrant un goût pour l’Etranger, c’est-à-dire pour l’« Ailleurs » par opposition à la notion d’« Ici ». Mais, tout « Ailleurs » n’est pas exotique.

Pour l’être, il ne doit être ni connu ni familier. C’est pourquoi, il concerne le plus souvent des régions lointaines (loin du « Ici ») ou alors des régions proches, mais peu connues.De plus, il faut que ces régions soient un objet de curiosité, qu’elles aient quelque chose d’étrange, quelque chose d’étonnant, d’insolite, voire de féérique, d’un point de vue géographique, culturel ou ethnologique.

 

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Ainsi, pour une civilisation donnée, l’exotisme va concerner des régions plus ou moins lointaines, qui lui apparaissent étranges et qui contrastent avec elle par le climat, la faune, la flore et les habitants (apparences physiques, coutumes, traditions, objets, arts, etc.). Il faut donc, lorsque l’on parle d’exotisme, préciser de quel point de vue on parle de l’ « Ailleurs », c’est-à-dire bien préciser l’ « Ici ». Ce qui est exotique ne l’est que pour celui qui en parle.

A partir de cette définition de l’exotisme, l’exotisme littéraire peut se définir comme la traduction du goût des écrivains pour des régions plus ou moins lointaines, qui leurs apparaissent insolites et qui diffèrent de la leur en plusieurs aspects, ainsi que l’intégration de celles-ci dans leurs œuvres. Cette introduction peut se faire soit par la peinture fidèle d’une réalité simplement différente de celle dans laquelle ils vivent, soit par la reconstitution de cette réalité à partir d’une documentation plus ou moins exacte et grâce à leur imagination et leur intuition. Ainsi, l’exotisme littéraire est-il une conception toute faite que les écrivains ont de cette réalité, dans laquelle entrent : des éléments réels, vrais ou vraisemblables qu’ils ont pu voir eux-mêmes ou qui leur ont été fournis dans les récits de voyages (voyageurs, marins, grands explorateurs, etc.), les revues de géographie (cosmographies, etc.) ou les guides touristiques ; des éléments conventionnels (préjugés, habitudes, etc.) qu’ils ont intégrés au fil de leurs lectures, de leurs conversations, de leurs visites dans les musées, etc. et qui leur ont permis d’imaginer cette réalité et de s’en faire une représentation. En effet, bien souvent, les écrivains ont imaginé l’étranger avant d’aller le voir. Ainsi, l’exotisme littéraire est-il  un point de vue, un discours, un ensemble de valeurs et de représentations à propos d’un « Ailleurs » : il s’exerce sur quelque part, quelque chose ou quelqu’un (l’« Autre »). En les considérant comme objets de curiosité, l’exotisme constitue une invitation au voyage ; c’est pourquoi, en littérature, la notion d’exotisme est fortement liée au thème du voyage. 

 

Nous nous intéresserons, dans ce dossier, plus particulièrement à l’exotisme littéraire chez les écrivains français et nous étudierons comment ils nous ont conté le monde à travers le prisme de leur sensibilité.

 

L’orientalisme littéraire

 

Compte tenu des 16 ouvrages de notre corpus, nous restreindrons notre étude, à l’exotisme oriental ou orientalisme (Voir le Clin d’œil N°2) qui est un genre de l’exotisme qui comprend tous les pays  situés à l’Est de l’Europe, mais aussi au Nord de l’Afrique et l’Espagne. L’objet de notre étude sera bien l’orientalisme littéraire et non l’orientalisme scientifique, science née en 1830 et étudiant les langues mortes et vivantes de l’Orient (hébreu, chaldéen, arable, chinois, etc.) et les civilisations orientales.

 

 

Au Moyen-Age

 

Les premières manifestations de l’exotisme oriental en Europe remontent au Moyen Age chrétien qui pense que le Paradis est situé dans les régions de l’Orient. L’idée de la Terre Sainte à délivrer, mêlée au désir de retrouver cet Eden caché, fait son chemin et donne naissance à huit grandes croisades qui vont s’échelonner du XI° au XIII°. Au cours de ces expéditions, l’Europe découvre les populations vivant en Terre sainte, l’Islam et Mahomet. L’action de la France en Orient suscite de nombreux textes littéraires, tels que La Chanson de Roland (1070). Cet Orient des croisés fait naître une vision de l’Orient à deux visages ; l’image d’un Orient somptueux, riche, mystérieux, enchanteur et prometteur de richesses et d’aventures ; l’image d’un Orient monstre de cruauté, de barbarie et de violence guerrière. Ces deux images vont jouer un rôle essentiel dans l’exotisme littéraire.

 

Au XII°-XIII°, il y a déjà donc une réelle fascination de l’Occident pour l’Orient. Les premières manifestations de l’exotisme oriental en Europe appartiennent d’abord à l’histoire des motifs décoratifs. En effet, à la suite d'évènements historiques comme la prise de Constantinople par les Croisés (1204), l’émigration en Italie des tisserands arabes de la Sicile, la présence des Maures en Espagne et le commerce des villes maritimes comme Venise, qui entretient des liens privilégiés avec Alexandrie, Le Caire ou Damas et qui traite avec les sultans ottomans, l’ornementation médiévale connaît les influences des arts byzantin, arabe et persan. Les peintres montrent les objets de l’Orient dans leurs tableaux et certains vont même à Constantinople pour ramener des motifs s’inspirant des traditions ottomane et perse  C’est à cette époque que sont introduites les lettres de Damas (lettres moresques ou lettres sarrasines, imitations d'inscriptions arabes) dans les arts décoratifs. C’est aussi à cette époque que se sont répandus et imposés les chiffres arabes (Voir Le saviez-vous N°1). C’est encore à cette époque que Marco Polo, marchand vénitien, écrit son Livre des merveilles (1298), relatant son voyage de 26 ans en Asie, qui influencera Christophe Colomb et d’autres voyageurs et qui émaille de mythes, de légendes et de faits divers, propres à attiser la curiosité de ses contemporains. D’autre part, les importations de l’Orient couvrent une large gamme de produits : des épices, du coton, du satin, des tapis, des tulipes, de la porcelaine, des chevaux, des pigments pour la peinture, etc. Mais, à partir du XIV°, ce commerce avec le l’Orient  commence à s’affaiblir.

 

 

Pendant la Renaissance

 

Pendant la Renaissance, après la chute de Constantinople en 1453, on assiste à la montée progressive de la puissance ottomane, qui atteint son apogée dans la première moitié du L’orient XVI° sous les règnes de Selim 1er et Soliman II. Dès ce moment-là, les occidentaux assimilent le Musulman au Turc ottoman. Celui-ci est considéré comme quelqu’un de très fort et cruel (Voir le Clin d’œil N°3), voire barbare (Voir Le saviez-vous N°2). A la peur idéologique de l’Islam, s’ajoute la crainte de cette puissance militaire grandissante. Mais, le Grand Turc devient l’allié du Roi Très Chrétien, ce qui lui enlève tout caractère exotique. De plus, Les Capitulations de l’Empire Ottoman, succession d’accords entre l’Empire Ottoman et les puissances européennes, notamment la France (1500, 1569, 1604 et 1673) accordent des droits et des privilèges aux sujets chrétiens ottomans.  Dès lors, le goût pour l’Orient, tel que la France l’a connu au Moyen Age, est mort à l’aube du XVI°. L’Orient disparaît presque totalement de la littérature. L’humanisme prenant un nouvel essor avec la création du Collège des lecteurs royaux (futur Collège de France) en 1530,  les poètes se retournent vers les textes anciens et vers certaines valeurs de l’Antiquité. Seul Rabelais (Voir 2.1.) apparaît comme une exception en faisant plusieurs allusions à l’Orient. 

 

En fait, à partir de la découverte de l’Amérique (1492), les Français s’intéressent plus à ces nouvelles parties du monde. Les explorateurs rencontrent les indiens et les décrivent comme des êtres doux et pacifiques, vivant nus et heureux dans les forêts et n’ayant ni chefs ni prêtres.  S’esquisse alors la peinture du bon sauvage américain, homme simple, libre et menant une vie heureuse dans une nature toujours bienveillante. Cet éloge de la vie primitive joue le rôle d’une utopie, afin de mieux critiquer les tares de la société civilisée. Au XVI°, Ronsard (dans Les Isles fortunées et dansComplainte contre Fortune) et Montaigne (dans les Essais) usent de ce procédé littéraire. Ainsi, l’exotisme américain se traduit-il surtout avec le mythe du bon sauvage (Voir Le saviez-vous N°4 du Thème « Littérature et discours argumentatif »), qui est venu compléter celui du Paradis terrestre, dont la localisation devient de plus en plus problématique avec l’essor de la cartographie.

 

Il faut attendre la deuxième moitié du XVI° pour voir les voyages en Orient prendre un nouvel essor. Et, si certains voyageurs sont encore motivés par des considérations religieuses (pèlerinages en Terre Sainte), de nouvelles catégories de voyageurs apparaissent. La curiosité, considérée comme forme louable du désir de connaissance si cher aux humanistes, est le paramètre essentiel motivant ces voyages, effectués dans un souci scientifique et informatif. L’Orient apparaît alors comme une source de connaissance pour l’humaniste, débarrassé de tout préjugé hostile et réducteur. C’est à cette époque que naît une fascination semblable pour l’Extrême-Orient.

 

 

Au XVII°

 

A l’aube du XVII°, les Français ont une conception rudimentaire de l’Orient, qui n’est finalement connu que par les textes des Anciens. L’altérité est perçue à travers les souvenirs de l’Antiquité. Les sujets orientaux, lorsqu’ils existent chez les écrivains, sont traités d’après l’idéal antique cher à l’époque classique (Voir L’Astrée d’Honoré d’Urfé). Ils ne sont orientaux que par les rares indications géographiques qu’ils renferment (Voir Mithridate de Racine). Lorsque les poètes utilisent l’image de la Terre sainte, c’est parce qu’ils ont un dessein pieux ; ce n’est pas pour eux une image littéraire et artistique, car elle ne comporte aucun exotisme. Si les œuvres littéraires manquent d’exotisme, c’est d’abord à cause de l’insuffisance des sources : les ouvrages qui parlent de l’Orient, notamment de la Turquie, concernent presque tous les choses de la Turquie et parlent peu de la Turquie elle-même ; quelques rares ouvrages sont consacrés à la Chine ou aux Indes. Il faut donc s’en remettre aux géographies générales de l’époque (cosmographies) qui sont de bien piètres sources. D’autre part, la France participe très tardivement au mouvement des grands voyages et ne connaît les contrées nouvellement ouvertes aux Européens que par les traductions de récits espagnols, portugais, italiens ou hollandais.

 

 Il faut attendre le milieu du siècle pour que le goût pour l’Orient réapparaisse, grâce à la multiplication des voyages (encouragés par Colbert), à la création d’ambassades exotiques, à la publication de nombreux ouvrages (sur l’Inde, la Turquie, la Perse, puis le Japon et l’Inde), à une meilleure connaissance de l’Orient et de l’Islam (1èretraduction complète du Coran en français par André Du Ryer, 1647),  à la création, par Colbert, en 1669,  de l’Ecole des Jeunes des Langues (plus tard, Ecole des langues orientales) à l’Ambassade de France à Constantinople, ainsi qu’aux grandes aspirations coloniales qui se concrétisent avec la Fondtion de grandes compagnies : La Compagnie de la Chine (1660), La Compagnie des Indes orientales (1665) et La Compagnie du Levant (1670). C’est ainsi que se constituent, tout au long de la deuxième moitié du XVII°, des sources originales auxquelles les écrivains français peuvent puiser. Mais, à cause de généralisations hâtives, les récits de voyages de capitaines de vaisseaux, d’aventuriers, voire de trafiquants, donnent une image rudimentaire et factice de l’Orient : l’Oriental apparaît comme un homme sympathique, malgré quelques bizarreries de vie et d’étranges superstitions, et s’adonne fort à l’amour ; la Turquie apparaît comme un pays fabuleux.

 

Dans la deuxième moitié du XVII°, l’Empire ottoman fascine l’Europe. La Turquie s’apparente au raffinement du Grand turc, Soliman II, dit Le Magnifique, aux fastes des costumes, au mystère du harem où à l’opulence des produits. C’est ainsi qu’il est de bon goût pour les nobles de s’habiller à l’orientale (à la turca) dans les soirées mondaines ou de  se faire peindre en habits orientaux. C’est la mode des divans et des sofas, ainsi que des tapisseries à sujets orientaux. De nombreux produits sont importés : le café turc (Voir le Le Saviez-vous N°3), les épices (poivre, muscade, gingembre, cannelle et clou de girofle), ainsi que l’eau de Damas, le henné et le musc. Le harem, quant à lui, évoque,  pour l’Europe, la sensualité et l’exotisme. C’est l’époque des Turqueries (« objets, compositions artistiques ou littéraires, d’origine, de goût ou d’inspiration turque »), qui se prolonge jusqu’au XIX°. On assiste à la naissance d’un exotisme de fantaisie.  Mais, l’orientalisme littéraire n’est pas encore très à la mode, à part deux exceptions : Molière avec Le Bourgeois gentilhomme(1670) et Racine avec Bajazet (1672). Jusqu’à la fin du XVII°, on se représente toujours l’Orient comme turc ou persan. C’est l’Orient enrubanné, celui des janissaires et du sérail. Il se constitue, autour de lui, une véritable « rhétorique de l’exotisme ».

 

A la fin du XVII°, les missionnaires jésuites font connaître l’Extrême-Orient dont la légende littéraire remonte à Marco Polo. Le jésuite Matte Ricci révèle les préceptes de Confucius et le hollandais Nieuhoff parle d’un empire gouverné par les philosophes, qui va être à l’origine de l’utopie, chère au XVIII°. 

 

 

Au XVIII°

 

A la fin du XVII°, la querelle des Anciens et des Modernes rends moins intransigeante la conception de l’Art et de la littérature. C’est pourquoi, l’exotisme l’littéraire peut s’épanouir. Si, jusqu’alors, il s’était constitué un type de roman pseudo-oriental, le roman français oriental  se transforme complètement. La traduction des Mille et une Nuits  par Antoine Galland (1704), la publication de divers contes arabes et persans et l’édition de nombreux ouvrages parlant de l’Orient et de la Grande Histoire générale des voyages (à partir de 1746) déterminent la formation d’un courant de fiction orientale qui se développe dans la littérature française en trois tendances : la féerie orientale (Cf. Contesarabes de Jacques Cazotte), l’Orient galant (Cf. Les Bijoux indiscrets de Diderot) et la satire orientale (avec Montesquieu, Voltaire et Diderot).

 

Au XVIII°, l’exotisme de l’empire ottoman captive toujours et le public commence à s’ouvrir à d’autres aspects de ce pays, grâce aux récits des voyageurs tant turcophiles que turcophobes. Mais, ce qui est nouveau, c’est la passion qui naît pour l’Extrême-Orient, et particulièrement pour la civilisation raffinée des Chinois : introduction de nouveaux motifs et nouvelles matières (laque, porcelaine, etc.) dans l’art européen ; naissance des cabinets et des jardins chinois ; naissance du style rococo du baroque, sous l’influence de la bizarrerie orientale ; construction d’une pagode à Chanteloup par Choiseul ; réceptions et bals costumés donnés dans les salons de la bourgeoisie et de la noblesse ; concurrence faite au café par le thé. L’Extrême Orient apparaît alors comme le pays de la féerie, du plaisir, de la sagesse, de la tolérance et de la vertu. Ainsi, l’image de l’Orient, dans le domaine des mœurs, est-elle positive, voire idéalisée. C’est à cette époque que remonte le mythe érotique de l’Orient, qui trouve un écho dans la mode du libertinage fin de siècle.

 

Parallèlement,  le XVIII° voit aussi l’exotisme américain et l’exotisme océanien se développer en littérature, dans le sillage des voyages de découvertes, des navigations commerciales, missionnaires, coloniales et individuelles. L’Amérique et l’Océanie apparaissent comme des paradis de pureté et d’innocence, véritables réincarnations de l’âge d’Or, ce qui conforte le mythe du « bon sauvage », apparu au XVI° et que l’on retrouve notamment chez les philosophes des Lumières (Rousseau, Diderot).

 

Ce qui est marquant au XVIII°, c’est l’utilisation particulière que les philosophes font de l’orientalisme. Ils l’utilisent à des fins satiriques, en faisant de l’Orient le voile de la France et des orientaux les porte-parole de leur critique de l’époque contemporaine (mœurs, religion, pouvoir monarchique, préjugés, etc.) (Voir 2.3.). Mais, en se servant de l’Orient pour critiquer leur époque, ils font tomber les clichés qui avaient cours avec les Turqueries du XVII°. Le clinquant et la splendeur caractéristiques de la Turquie s’efface face à l’impact de leurs idée. L’orientalisme leur sert d’arme de combat. Ce faisant, ils donnent naissance à de nouveaux stéréotypes, comme celui  du turc non seulement tyran et despote, mais surtout infidèle. Mais, soulignons que chez eux, il n’y a aucun racisme : la race n’est pas une catégorie fondamentale de la pensée des philosophes des Lumières (il suffit de relire le Chapitre XIX de Candide, contre l’esclavage).

 

Enfin, parallèlement, un travail scientifique étudie les données acquises durant le siècle sur l’Orient et constitue une connaissance raisonnable et une image savante de l’Orient. Cette littérature une riche matière et va permettre à l’orientalisme littéraire d’être omniprésent au XIX°.

 

 

Au XIX°

 

Au XIX°, l’Orient devient une préoccupation générale. En effet, deux faits brisent l’unité de l’Empire ottoman : l’expédition de Bonaparte en Egypte et la prise d’Alger en 1830 avec le début de la colonisation française.  Après la découverte des pyramides et de minarets sur le bord du Nil par Bonaparte et ses grognards (1798), de nombreux travaux et mémoires sont publiés sur l’Egypte, dont une œuvre érudite en 12 volumes, Description de l’Egypte(1803-1828). Une véritable « égyptomanie » s’empare de la France : le style directoire s’inspire des bas-reliefs des temples pharaoniques ; Napoléon 1er se faire accompagner par un mamelouk de parade (Roustam Raza) ; militaires et diplomates (Ferdinand de Lesseps) et Saint-Simoniens apportent leur expertise au vice-roi Méhêmet Ali et à ses successeurs ce qui vaut à la France de recevoir l’une des deux obélisques de Louqsor en cadeau (1836). Notons que les campagnes de Napoléon ont mis aussi l’Espagne à la mode. D’autre part, un engouement pour l’Algérie va naître après que Charles X, pour rehausser sa popularité, ait ordonné la prise d’Alger.

 

Au XIX°, deux orientalismes se côtoient : un orientalisme scientifique qui s’affirme de plus en plus par les cours publiés par les Orientalistes (Abel Rémusat, Stanislas Julien ou Guillaume Pauthier) et par la création de chaires de langue arabe dans les universités européennes ; un orientalisme fait de rêves, d’images et de vocabulaire constituant un immense répertoire où tout un chacun voulant parler de l’Orient s’approvisionne. C’est ainsi que, dans le domaine des arts plastiques, l’Orient devient incontournable. Les grands peintres orientalistes sont Eugène Delacroix, Fromentin, Ingres, Chassérian et Horace Vernet. Leurs thèmes de prédilection, que l’on retrouve aussi chez les écrivains, sont : la société algérienne ; les scènes de la vie orientale de tous les jours (gestes, attitudes, paroles, silhouettes, etc.) dont le repos au hammam et au café ou les parties de chasse ; l’architecture mauresque (mosquées, monuments, etc.) ; les manifestations musulmanes ; les intérieurs luxueux et les femmes envoûtantes.

 

Quant  aux écrivains, ils entretiennent avec l’Orient une étrange relation. Dans la première moitié du XIX°, les Romantiques développent le goût pour l’exotisme sous toutes ses formes : l’évasion vers les points les plus éloignés du temps (exotisme à travers le temps) et de l’espace (exotisme dans l’espace). C’est Théophile Gautier qui esquisse l’esthétisme exotique dans la préface de Mademoiselle de Maupin. L’exotisme couvre plusieurs zones géographiques, mais c’est l’Orient (l’Egypte en marquant les limites) qui fascine le plus les Romantiques. Leur goût pour les pays luxurieux et sanglants, qui leur vient en partie de Byron, en fait un grand motif politico-fantasmatique (sang, sexe et violence) et le lieu d’une quête. Si les Romantiques tentent, pour tromper le mal du siècle, d’assouvir leurs soifs de tentations dans les Paradis artificiels (usage de stupéfiants orientaux : opium, haschisch), leurs œuvres sont l’occasion d’épancher ce goût pour l’ «Ailleurs» oriental, face à un « Ici » décevant. L’Orient est pour eux une sorte de refuge, car tout semble y exister : plaisirs spirituels, charnels, sexuels, etc. Plusieurs d’entre eux se constituent un Orient de fantaisie : ils parlent d’un pays qu’ils n’ont jamais vu, comme par exemple Victor Hugo (Cf. Les Orientales, 1929). Mais, ils en rêvent sous l’influence d’une part des contes des Mille et une Nuits et de tous les œuvres qui en dérivent, d’autre part des écrivains voyageurs comme Chateaubriand (Cf. Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1805-1806), Lamartine, Gautier, Nerval ou Flaubert. Les relations de  voyage en Orient sont alors à la mode (un « voyagiste » est à cette époque « celui qui écrit son voyage »).  L’Orient constitue pour les voyageurs à la fois une mine de pittoresque (images, mœurs exotiques, etc.) et une source de méditation philosophique ou religieuse (recherche du berceau des religions, recherche d’une nouvelle vérité, etc.). Mais, en fait, le voyage littéraire est une commémoration des voyages antérieurs. Il s’inscrit dans une chaîne qui lie le voyageur à tous ceux qui l’ont précédé et le suivront. Le récit de ce voyage constitue une série de variations sur le thème. C’est ainsi que se complète le répertoire culturel sur l’Orient en perpétuelle réactivation. Ainsi, les Romantiques, et bien d’autres après eux, ont-ils pour l’Orient une véritable attirance, d’ordre onirique et imaginaire. L’Orient est pour eux magie et fascination. Mais, si l’Orient imaginaire nourrit l’esprit de rêve et alimente l’inspiration des fantasmes, l’Orient réel quant à lui, déçoit et désenchante les écrivains voyageurs qui se rendent compte de l’énorme décalage existant entre la réalité et leur réservoir d’images riches et voluptueuses : ils découvrent un Orient vidé de ses valeurs antiques ou révolues (égyptiennes, perses, maures, etc.). Cette désillusion se traduit dans leurs écrits : soit ils peignent des ruines, vestiges du passé glorieux des cultures qui y ont prospéré, soit ils montrent une certaine malveillance, voire animosité, à l’égard de l’Orient réel, dévoilant un sentiment de supériorité, qui chez certains n’est pas loin du racisme (notamment chez Chateaubriand et Lamartine).

 

La deuxième moitié du XIX°, surtout après 1870,  va connaître un renouveau de l’exotisme, suite à toute une série d’ évènements : le progrès de la navigation (utilisation de la vapeur), l’ouverture du Canal de Suez, l’essor de l’Amérique et son influence grandissante, les explorations en Afrique, les campagnes coloniales (Maroc, Soudan, Tonkin, Madagascar, Chine), mais aussi la littérature de voyage (la revue géographique « Tour du monde », Les Exploits de Lavarède, Les Aventures d’un gamin de Paris ou encore Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne). C’est ainsi que des pays, jusque-là peu connus, s’ouvrent à la curiosité des écrivains qui s’adressent dès lors à un public plus large et plus averti, comme Pierre Loti.

 

D’autre part, l’ouverture des relations avec l’Europe (1863) fait mieux connaître le Japon. A partir de cette date, la mode de l’Extrême-Orient e cesse de s’imposer. C’est ainsi que Les Frères Goncourt lancent la mode du bibelot japonais et écrivent deux ouvrages sur les artistes japonais Outamaro et Hokousaï. L’influence japonaise marque la première phase de l’Art nouveau. Plusieurs peintres célèbres de l’impressionnisme (Auguste Renoir) et du postimpressionnisme s’inspirent de la technique et du style des artistes japonais.  Les bibelots japonais sont à la mode : c’est ainsi que dans Bel Ami de Maupassant, le personnage éponyme meuble sa chambre de menus bibelots japonais pour y recevoir sa maîtresse.

Ainsi, à la suite de la domination croissante de l’Occident, l’Empire ottoman n’est-il plus si mystérieux et l’orientalisme littéraire dirigé vers le Proche-Orient et le Moyen-Orient n’est plus à la mode, même si certains écrivains continuent d’écrire sur le charme de la Turquie.

Les écrivains réalistes tentent de rivaliser avec les peintres orientalistes. Mais cet orientalisme s’essouffle avec l’arrivée du naturalisme et de l’impressionnisme.  A la fin du XIX°, l’Orient éternel des Romantiques se substitue progressivement à un monde utilitaire et l’Orient se voit trahi par la montée du mouvement colonialiste.

Le corpus du mois :
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  • Pantagruel, Rabelais
  • Le Bourgeois gentilhomme, Molière
  • Lettres persanes, Montesquieu 
  • Romans et Contes, Voltaire
  • Candide ou l'Optimisme, Voltaire 
  • Oeuvres complètes, Vigny
  • Carmen, Mérimée
  • Emeaux et camées, Gautier 
  • Les filles du feu, Nerval
  • Les Fleurs du Mal, Baudelaire
  • Le spleen de Paris, Baudelaire
  • Lettres de mon moulin, Daudet
  • Une saison en enfer, Rimbaud
  • Illuminations, Rimbaud
  • Trois contes, Flaubert
  • Les Trophées, Heredia

 

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Le saviez-vous :
  • Savez-vous d'où viennent les chiffres que nous utilisons pour compter ?
  • Savez-vous qui était le corsaire Barberousse ? 
  • Savez-vous comment le café est devenu notre boisson chaude nationale ? 
  • Savez-vous d’où vient le mythe de la bohémienne ?
  • Savez-vous d'où vient le mythe de Salomé ?

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Clin d'oeil :
  • Exotique et exotisme
  • Orient et orientalisme
  • Turcomanie
  • Salamalec et Salamaleikum 
  • Zadig et son étymologie

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Quiz sur l'orientalisme littéraire :

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